L’Homme au masque de fer : ce que disent vraiment les archives du prisonnier le plus célèbre de Louis XIV
Un masque de velours, pas de fer, un geôlier unique pendant 34 ans, un nom inscrit en 1669 : l’enquête sur le prisonnier masqué, loin du jumeau de Dumas.
Plan de l’enquête 8 parties
Le dossier en bref
- Le prisonnier masqué meurt à la Bastille le 19 novembre 1703. Il est enterré le lendemain sous le nom de « Marchioly ».
- Les historiens l'identifient en général à Eustache Dauger, arrêté en juillet 1669 et confié au même geôlier, Saint-Mars, pendant plus de trente ans.
- Le masque était en velours noir, et le prisonnier ne le portait que par moments : c'est la légende, portée par Voltaire puis Dumas, qui l'a changé en fer.
- Qui était Dauger, et pourquoi un tel secret ? L'historien Paul Sonnino propose une réponse en 2016, mais aucune preuve définitive n'a été trouvée.
Un homme enfermé pendant plus de trente ans, le visage caché, dont personne ne doit prononcer le nom. Le jumeau de Louis XIV, écarté du trône par raison d’État. C’est l’histoire que racontent les romans et les films depuis deux siècles. Les archives, elles, en racontent une autre, plus modeste et pourtant toujours aussi énigmatique.
Une lettre de juillet 1669
Tout commence par une lettre. Le 19 juillet 1669, Louvois, ministre de la Guerre de Louis XIV, écrit à Bénigne Dauvergne de Saint-Mars, gouverneur de la forteresse de Pignerol, dans les Alpes. Un prisonnier va lui être envoyé. Son nom : Eustache Dauger.
Les instructions sont inhabituelles. Il faut lui préparer une cellule fermée par plusieurs portes, pour que personne ne puisse l’entendre. Et il faut le menacer de mort s’il parle d’autre chose que de ses besoins immédiats. Louvois précise pourtant qu’il ne s’agit que d’un valet. Le paradoxe est posé : pourquoi tant de précautions pour un domestique ?
Dauger est arrêté le 28 juillet 1669 dans le nord de la France, et arrive à Pignerol le 24 août.
Trente-quatre ans avec le même geôlier
La suite tient dans la carrière de Saint-Mars. Le gouverneur change plusieurs fois de poste, et le prisonnier le suit à chaque fois :
- Pignerol, de 1669 à 1681. Dauger y sert même un temps de valet à un autre prisonnier célèbre, le surintendant déchu Nicolas Fouquet.
- Exilles, dans les Alpes, à partir de 1681.
- L’île Sainte-Marguerite, au large de Cannes, à partir de 1687.
- La Bastille, où Saint-Mars prend ses fonctions le 18 septembre 1698.
Un officier de la Bastille, le lieutenant Étienne Du Junca, tient un registre. Il y note l’arrivée d’un prisonnier « dont on ne dit pas le nom ». Il y note aussi sa mort, le 19 novembre 1703. Le lendemain, l’homme est enterré sous le nom de « Marchioly ».
Un masque de velours, porté par moments
Premier mythe à tomber : le masque n’était pas en fer. Les documents parlent d’un masque de velours noir. Et le prisonnier ne le portait pas en permanence. Selon les archives, il servait surtout lors des transferts d’une prison à l’autre, et pour se rendre à la messe à la Bastille, autrement dit quand d’autres personnes risquaient de le voir.
Le fer est venu plus tard, avec la légende. Voltaire fait beaucoup pour populariser l’histoire et décrit un masque de fer. Une idée reçue née d’un détail mal transmis, puis répétée jusqu’à l’évidence : c’est le même mécanisme qui a fait de Napoléon un homme minuscule, comme nous l’avons vu dans notre enquête sur la taille de l’Empereur.
Le jumeau du roi, une invention littéraire
Et le frère caché de Louis XIV ? En 1771, dans ses Questions sur l’Encyclopédie, Voltaire suggère que le prisonnier était un frère aîné illégitime du roi. La version du jumeau, elle, doit tout à la littérature postérieure, et surtout à Alexandre Dumas, qui en fait l’un des ressorts du Vicomte de Bragelonne, publié à partir de 1847. Aucun document ne vient l’appuyer.
Les candidats écartés
Au fil des siècles, on a proposé une longue liste de noms. Les archives en ont éliminé plusieurs :
- Ercole Antonio Mattioli, un diplomate italien enlevé en 1679 sur ordre de Louis XIV. Le nom « Marchioly » du registre d’inhumation a longtemps plaidé pour lui. Mais Mattioli est mort à Sainte-Marguerite le 28 avril 1694, et il n’est jamais passé ni par Exilles ni par la Bastille.
- Le comte de Vermandois, fils illégitime de Louis XIV, proposé dès 1745 dans un ouvrage anonyme qui déguisait la cour de France sous des noms persans. Aucune pièce d’archive ne vient étayer cette piste.
- Eustache Dauger de Cavoye, un gentilhomme au nom presque identique, proposé en 1932. L’historien Georges Mongrédien a montré qu’il était enfermé à Saint-Lazare, à Paris, à l’époque où notre prisonnier était à Pignerol.
La piste Mazarin
Reste la question centrale : qui était ce valet, et que savait-il ? En 2016, Paul Sonnino, professeur d’histoire à l’université de Californie à Santa Barbara, publie The Search for the Man in the Iron Mask, après près de trente ans de recherches dans la correspondance et les registres officiels.
Sa thèse : Eustache Dauger était le valet du trésorier du cardinal Mazarin, mort en 1661. Selon Sonnino, une partie de l’immense fortune du cardinal aurait été prise aux anciens souverains d’Angleterre, réfugiés en France pendant la guerre civile anglaise. Or l’arrestation de Dauger, en 1669, coïncide avec le moment où Louis XIV cherche à entraîner leur fils, le roi d’Angleterre régnant, dans une guerre. Un domestique qui aurait parlé au mauvais moment de l’argent de Mazarin pouvait devenir très encombrant.
C’est une hypothèse construite, mais pas une preuve. Comme le relève le compte rendu de Publishers Weekly, Dauger garde une part de mystère faute de documents personnels sur lui. L’attribution repose sur des déductions à partir de sources indirectes.
Pourquoi le mystère dure
Cette affaire a quelque chose de paradoxal. On connaît le geôlier, les prisons, les dates, la mort et l’enterrement. On connaît même, très probablement, le nom du prisonnier. Ce qui manque, c’est l’homme : son origine, son maître, son secret. Le pouvoir royal a voulu qu’on ne dise pas son nom, et il y a réussi.
C’est souvent ainsi que se fabriquent les grandes énigmes : non par absence de documents, mais par un silence organisé au cœur de documents nombreux. D’autres prisonniers célèbres de l’époque ont laissé, eux, des milliers de mots, comme Marie Stuart, dont les lettres chiffrées viennent d’être retrouvées. Eustache Dauger n’a laissé que son nom.
En résumé
- Le prisonnier masqué meurt à la Bastille le 19 novembre 1703, après plus de trente ans de détention sous la garde de Saint-Mars.
- Il est très probablement Eustache Dauger, arrêté en 1669 et présenté par Louvois comme un simple valet.
- Le masque était en velours noir ; le fer et le jumeau du roi sont des inventions de la légende et du roman.
- Son identité réelle et son secret restent inconnus. La piste d’un valet lié à la fortune de Mazarin est la plus élaborée, sans être prouvée.
Sources :
Où en est l’enquête ?
✓ Ce qu’on sait
- Le 19 juillet 1669, le ministre Louvois annonce à Saint-Mars, gouverneur de la forteresse de Pignerol, l'arrivée d'un prisonnier nommé Eustache Dauger, qu'il faut menacer de mort s'il parle d'autre chose que de ses besoins.
- Le prisonnier suit Saint-Mars à Exilles, à l'île Sainte-Marguerite puis à la Bastille, où il arrive en septembre 1698 et meurt le 19 novembre 1703.
- Le masque, mentionné par un officier de la Bastille, était en velours noir ; il servait surtout lors des transferts et pour aller à la messe.
? Ce qu’on suppose
- La plupart des historiens pensent que le prisonnier masqué de la Bastille et Eustache Dauger sont un seul et même homme.
- Selon Paul Sonnino, Dauger était le valet du trésorier du cardinal Mazarin et aurait été enfermé pour ce qu'il savait de la fortune du cardinal.
∅ Ce qu’on ignore
- La véritable identité d'Eustache Dauger, dont presque aucune trace personnelle n'a survécu.
- La raison exacte pour laquelle Louis XIV et ses ministres ont maintenu un tel secret pendant plus de trente ans.
Pièces du dossier
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