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Énigmes du passé Dossier n° 058

Les pierres de Baalbek : les plus gros blocs jamais taillés par l’homme, et des questions sans réponse

Au Liban, des blocs de plus de 1 000 tonnes dorment à Baalbek. Comment les a-t-on taillés, déplacés, puis abandonnés ? Ce que l’on sait, et ce qui reste ouvert.

Illustration : Temple of Jupiter, West wall, Trilithon, Baalbek 20536 — Lodo27 (CC BY-SA 3.0)
Plan de l’enquête 7 parties
  1. Sur une colline de la Bekaa, des pierres qui défient l’échelle humaine
  2. 2014 : un bloc de plus sous le sable
  3. Ce que dit l’archéologie
  4. Les questions qui restent ouvertes
  5. Les lectures alternatives
  6. Un chantier qui n’a pas livré tous ses secrets
  7. En résumé
  8. Pièces du dossier

Le dossier en bref

  • À Baalbek, au Liban, trois blocs de 750 à 800 tonnes forment le Trilithon, et la carrière voisine garde des pierres encore plus lourdes, jusqu'à 1 500 à 1 650 tonnes.
  • Les archéologues rattachent ces blocs au sanctuaire romain de Jupiter, mais aucun texte antique n'explique comment ils ont été déplacés.
  • Une pierre colossale, la Pierre oubliée, n'a été découverte qu'en 2014 : la carrière n'a sans doute pas livré tous ses secrets.
  • Entre explication romaine, hypothèses plus audacieuses et simples inconnues, Baalbek reste l'un des grands chantiers inexpliqués de l'Antiquité.

Sur une colline de la Bekaa, des pierres qui défient l’échelle humaine

À environ 80 kilomètres de Beyrouth, dans la plaine fertile de la Bekaa, la colline de Baalbek porte les ruines d’un des plus grands sanctuaires de l’Empire romain. Sous le temple de Jupiter, trois blocs alignés forment le Trilithon : environ 19 mètres de long, 4,2 de haut et 3,6 de large, soit 750 à 800 tonnes chacun selon l’estimation de l’archéologue Jean-Pierre Adam (1977). Certaines sources, plus audacieuses, parlent de 900 tonnes.

À environ 800 mètres, la carrière a conservé d’autres géants, restés sur place :

PierrePoids estiméDimensions approximatives
Trilithon (3 blocs, en place)750 à 800 t chacun19 × 4,2 × 3,6 m
Pierre de la Femme enceinteenviron 1 000 t, parfois plus de 1 200 tenviron 20,5 m de long
Pierre du Sudde 970 à 1 300 t selon les auteursenviron 20 m de long
Pierre oubliée (2014)environ 1 500 à 1 650 t19,6 × 6 m, au moins 5,5 m de haut

Ces masses sont calculées à partir du volume et de la densité de la pierre, pas pesées, et plusieurs blocs sont encore en partie enterrés. Les fourchettes disent déjà quelque chose : même l’ordre de grandeur reste discuté.

2014 : un bloc de plus sous le sable

En juillet 2014, une équipe de l’Institut archéologique allemand (DAI), avec Jeanine Abdul Massih de l’Université libanaise, a fouillé sous la Pierre de la Femme enceinte. Elle y a trouvé un bloc plus lourd encore : la Pierre oubliée, 19,6 mètres de long, 6 de large, au moins 5,5 de haut, autour de 1 500 tonnes, voire davantage. Elle est inscrite au Guinness comme plus grand monolithe de l’Antiquité.

Le détail qui donne le vertige : ce bloc de plusieurs centaines de mètres cubes n’a été retrouvé qu’il y a une dizaine d’années, à côté d’un autre géant connu depuis longtemps. Qu’y a-t-il encore sous la carrière, ou dans la petite carrière voisine qui abrite la Pierre du Sud et qui reste, selon des observateurs, largement non fouillée ? Personne ne le sait.

Ce que dit l’archéologie

La lecture classique est claire : le Trilithon fait partie du podium du temple de Jupiter, bâti au milieu du Ier siècle de notre ère et probablement achevé vers l’an 60. Ce temple a pris la place d’un sanctuaire plus ancien, sur une colline occupée depuis environ 8 000 à 9 000 ans. Les blocs de la carrière, jamais extraits, auraient été destinés à agrandir ce podium.

L’explication a une cohérence : une carrière, un chantier, des blocs abandonnés. Mais elle laisse intactes plusieurs questions.

Les questions qui restent ouvertes

Comment les a-t-on déplacés ? Aucune source antique ne décrit l’opération, et les Romains, pourtant minutieux, n’ont pas laissé de compte rendu. Les hypothèses sont plausibles mais restent des hypothèses :

  • la carrière se trouvant légèrement plus haute que le sanctuaire, le Trilithon n’aurait pas eu besoin d’un levage complet (Adam & Mathews, 1999) ;
  • des rouleaux sur des remblais de terre, proposés dès le XIXe siècle par Jessup (1881) ;
  • des cabestans et des poulies, explorés par Adam en 1977, avec des calculs que la littérature juge encore incomplets.

Le débat porte aussi sur la capacité des grues romaines : selon les sources, elles auraient soulevé de quelques tonnes à une soixantaine, loin des 750 tonnes d’un seul bloc. Les placer ensuite avec cette précision reste, pour beaucoup d’ingénieurs, un défi.

Pourquoi ce chantier s’est-il arrêté ? Une étude de 2015 (Abdul Massih) a relevé des fissures sur la Pierre de la Femme enceinte, ce qui peut expliquer son abandon. Mais pourquoi tout un ensemble de blocs, dont le plus gros, est-il resté là ? La question n’a pas de réponse définitive.

Pourquoi des blocs si gigantesques ? Un bloc de 750 tonnes n’est pas nécessaire pour soutenir un podium : on aurait pu en tailler de plus petits. Les motifs (prestige, démonstration de puissance, symbolique religieuse) sont des interprétations.

Les lectures alternatives

Autour de Baalbek, d’autres récits circulent, et il est honnête de les présenter pour ce qu’ils sont : des hypothèses non retenues par les archéologues, sans que cela les rende absurdes.

  • Une origine plus ancienne. Des auteurs, dont Graham Hancock, estiment que le Trilithon pourrait être bien plus vieux que Rome, de l’ordre de 12 000 ans. Les partisans de cette lecture invoquent la qualité des joints, l’aspect des surfaces et l’occupation très ancienne de la colline. Les archéologues répondent que l’occupation du site ne date pas les blocs, et à notre connaissance aucune datation directe de la pierre n’a été publiée dans les sources que nous avons consultées.
  • Des techniques inconnues. Des chercheurs indépendants, comme le laboratoire russe d’histoire alternative LAH ou l’auteur Brien Foerster, voient dans les stries parallèles et les arêtes très fines des traces d’outillage avancé. Ces rapprochements ne reposent pas, à notre connaissance, sur des études publiées par des revues archéologiques.
  • Des blocs coulés, pas taillés. Un préprint russe avance que certains blocs auraient été coulés sur place dans un matériau proche du béton. Cette thèse est très minoritaire.
  • Les légendes. La tradition locale attribue le site à Caïn et à des géants, ou à des djinns, ou encore à une femme enceinte qui aurait nourri les ouvriers. Ces récits disent surtout combien ces blocs ont marqué ceux qui vivaient à côté.

Le point commun de ces lectures : elles partent d’une vraie difficulté, le saut d’échelle entre ces pierres et tout ce que l’on sait des chantiers de l’époque. Elles divergent sur la réponse.

Un chantier qui n’a pas livré tous ses secrets

À Baalbek, deux choses sont vraies à la fois. Les blocs sont réels, mesurés et situés dans un ensemble romain bien étudié. Et l’essentiel de ce qui rend le site fascinant, le transport, la mise en place, l’abandon, la possible antériorité de certaines structures, repose encore sur des hypothèses. La découverte de la Pierre oubliée en 2014 montre que la carrière peut encore surprendre.

En résumé

Baalbek abrite les plus gros blocs taillés connus de l’Antiquité. L’archéologie les rattache à un sanctuaire romain, sans expliquer complètement comment ils ont été déplacés ni pourquoi les plus gros ont été abandonnés. D’autres lectures existent, plus audacieuses ; elles ne sont pas prouvées, mais elles posent des questions que l’explication classique n’a pas encore totalement closes.


Sources :

Où en est l’enquête ?

✓ Ce qu’on sait

  • Le Trilithon, trois blocs d'environ 19 mètres de long, est intégré au podium du temple de Jupiter.
  • La carrière voisine contient plusieurs blocs gigantesques jamais extraits, dont la « Pierre oubliée » découverte en 2014 par l'Institut archéologique allemand.
  • La colline de Baalbek est occupée depuis environ 8 000 à 9 000 ans, et le temple romain a été bâti au milieu du Ier siècle de notre ère.

? Ce qu’on suppose

  • Les blocs auraient été déplacés sur des rouleaux et des rampes, la carrière se trouvant légèrement plus haut que le sanctuaire.
  • Les plus gros blocs étaient destinés à agrandir le podium, et ont été abandonnés, peut-être à cause de fissures.
  • Certains auteurs avancent que les blocs seraient bien plus anciens que le temple romain, ou d'une origine technique différente : ces thèses ne sont pas retenues par les archéologues.

∅ Ce qu’on ignore

  • Comment, avec quels engins et combien d'ouvriers, ces masses ont été déplacées et posées.
  • Pourquoi un chantier aussi colossal a été interrompu, et ce que la carrière cache encore.
  • Si une construction antérieure au temple romain a utilisé les mêmes techniques sur la même colline.

Pièces du dossier

  1. Wikipédia, Baalbek (datation du temple, occupation du site) en.wikipedia.org
  2. Wikipédia, Baalbek Stones (avec références : Adam 1977, Ruprechtsberger 1999, Adam & Mathews 1999) en.wikipedia.org
  3. Biblical Archaeology Review 41:6, novembre-décembre 2015 old.biblicalarchaeology.org
  4. Guinness World Records, Largest megalith from antiquity guinnessworldrecords.com

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