Le « grand vide » de Khéops : ce que les rayons cosmiques ont révélé dans la Grande Pyramide, et ce qu’ils ne disent pas
Un vide d’au moins 30 mètres au-dessus de la Grande Galerie, un couloir caché derrière l’entrée : la mission ScanPyramids a sondé Khéops avec des particules venues de l’espace. Bilan d’une enquête sans fouille.
Plan de l’enquête 8 parties
Le dossier en bref
- En 2017, la mission ScanPyramids a annoncé dans la revue Nature la découverte d'un vide d'au moins 30 mètres de long au-dessus de la Grande Galerie de la pyramide de Khéops.
- La méthode est la muographie : mesurer les muons, des particules produites par les rayons cosmiques, qui traversent la pierre et sont moins absorbés là où il y a du vide.
- En mars 2023, l'équipe a confirmé un couloir d'environ 9 mètres caché derrière les chevrons de la face nord, et l'a filmé grâce à un endoscope de 5 millimètres.
- La forme exacte et la fonction du grand vide restent inconnues. Les chercheurs eux-mêmes refusent de lui attribuer un rôle.
La Grande Pyramide de Gizeh est l’un des monuments les plus étudiés au monde. Construite pour le pharaon Khéops, qui a régné vers 2509-2483 avant notre ère, elle mesure encore 139 mètres de haut. On y entre, on la mesure, on la photographie depuis des siècles. Et pourtant, en 2017, des physiciens ont annoncé qu’elle cachait un espace vide aussi long qu’un avion de ligne, dont personne ne soupçonnait l’existence. Sans déplacer une seule pierre.
Voir à travers la pierre grâce au ciel
La technique s’appelle la muographie. En permanence, des rayons cosmiques frappent la haute atmosphère et produisent des particules appelées muons, qui pleuvent sur la Terre. Ils traversent facilement la matière, mais une partie est absorbée en chemin : plus il y a de pierre, moins il en arrive de l’autre côté.
En plaçant des détecteurs dans la pyramide et autour, puis en comptant les muons venant de chaque direction, on obtient une sorte de radiographie. Là où il en arrive plus que prévu, c’est qu’il y a moins de matière sur le trajet : un vide.
Une mission lancée en 2015
La mission ScanPyramids démarre en octobre 2015. Elle est conduite par l’université du Caire et l’institut français HIP, avec des partenaires comme l’université de Nagoya, le laboratoire japonais KEK et le CEA français. Elle combine thermographie infrarouge, scanners et muographie pour chercher des vides inconnus dans plusieurs pyramides de l’Ancien Empire.
2017 : le « grand vide »
En novembre 2017, la revue Nature publie le résultat le plus spectaculaire : un vide, baptisé ScanPyramids Big Void, situé au-dessus de la Grande Galerie, le grand couloir ascendant qui mène à la chambre du roi.
D’après l’article, ce vide présente une section comparable à celle de la Grande Galerie et une longueur d’au moins 30 mètres. Sa détection est solide pour une raison simple : trois équipes, avec trois technologies différentes, l’ont vu indépendamment.
- L’université de Nagoya a d’abord utilisé des films à émulsion nucléaire placés dans la chambre de la reine, à partir de décembre 2015.
- Le KEK a confirmé avec des scintillateurs installés au même endroit en 2016 et 2017.
- Le CEA l’a de nouveau détecté avec des détecteurs à gaz placés à l’extérieur, devant la face nord, en 2017.
La significativité statistique est très élevée : plus de 10 sigmas pour les deux premières méthodes, 5,8 sigmas pour la troisième. Les physiciens considèrent généralement 5 sigmas comme le seuil d’une découverte.
Ce que les auteurs se gardent de dire
L’article de Nature est remarquablement prudent. Il indique qu’il n’existe aucune information sur le rôle de ce vide. Il pourrait s’agir d’une seule structure ou de plusieurs, et il pourrait être horizontal ou incliné. Les auteurs ne parlent ni de chambre funéraire, ni de trésor.
L’annonce a pourtant suscité des réserves. L’égyptologue Zahi Hawass l’a d’abord jugée sans intérêt pour l’égyptologie, et le ministère égyptien des Antiquités a reproché à l’équipe d’avoir communiqué trop vite. Les grandes pyramides comportent de nombreux espaces de construction, et un vide n’est pas forcément une pièce. Plusieurs physiciens, en revanche, ont souligné la robustesse d’un résultat confirmé par trois détecteurs indépendants.
2023 : un couloir caché, filmé par endoscope
La mission a aussi repéré, dès 2016, un second vide plus petit, juste derrière les chevrons de la face nord, ces grands blocs disposés en V au-dessus de l’entrée d’origine. Il se trouve au-dessus du couloir descendant.
Le 2 mars 2023, l’équipe en publie la caractérisation précise dans Nature Communications et dans la revue NDT&E International. Le vide a la forme d’un couloir. Selon les autorités égyptiennes, il mesure environ 9 mètres de long, à environ 7 mètres au-dessus de l’entrée principale.
Cette fois, on a pu regarder dedans. Un radar a repéré une petite ouverture dans un joint, derrière les blocs inférieurs des chevrons. L’équipe y a glissé un endoscope de 5 millimètres de diamètre, qui a permis de voir l’intérieur du couloir et de confirmer son existence. Zahi Hawass, sceptique en 2017, a parlé cette fois d’une découverte majeure.
À quoi servait ce couloir ?
On l’ignore. Mostafa Waziri, alors à la tête du Conseil suprême des antiquités égyptien, a avancé une hypothèse : ce couloir inachevé aurait été construit pour soulager le poids de la pyramide sur l’entrée principale, ou sur un espace encore à découvrir.
L’équipe ScanPyramids, elle, s’en remet aux spécialistes : elle dit espérer que les égyptologues et les spécialistes de l’architecture égyptienne en expliqueront la fonction.
Une enquête sans fouille
Ce qui rend ces découvertes intéressantes, c’est leur méthode. On ne perce pas un monument de 4 500 ans pour vérifier une intuition. La muographie permet de formuler des hypothèses précises sans rien abîmer, et d’indiquer où un petit sondage, comme l’endoscope de 2023, aurait du sens.
Mais elle a ses limites. Une image de muons montre où il manque de la matière, pas ce qu’il y a dans le vide, ni pourquoi il a été laissé là. Pour le grand vide, aucune ouverture connue ne permet d’y glisser une caméra. Il faudra sans doute de nouvelles mesures, plus fines, pour en connaître la forme.
L’Égypte ancienne a souvent livré ses secrets ainsi, par une méthode patiente plus que par un coup de pioche : c’est en comparant des textes que Champollion a fait parler les hiéroglyphes, comme nous l’avons raconté dans notre article sur la Lettre à M. Dacier, et c’est la chimie qui éclaire aujourd’hui les embaumements égyptiens.
En résumé
- En 2017, trois équipes ont détecté par muographie un vide d’au moins 30 mètres au-dessus de la Grande Galerie de Khéops.
- En 2023, un couloir d’environ 9 mètres a été confirmé derrière les chevrons de la face nord et observé par endoscope.
- La fonction des deux structures reste inconnue ; pour le couloir, l’hypothèse d’un rôle de décharge du poids est la plus citée.
- La méthode permet d’explorer sans détruire, mais elle ne dit pas ce que contiennent les vides.
Sources :
Où en est l’enquête ?
✓ Ce qu’on sait
- Trois équipes indépendantes, avec trois types de détecteurs de muons, ont observé un vide d'au moins 30 mètres au-dessus de la Grande Galerie, avec une très forte significativité statistique.
- Un couloir d'environ 9 mètres, situé derrière les chevrons de la face nord et au-dessus du couloir descendant, a été détecté par les muons puis observé par endoscope en 2023.
- La mission, lancée en octobre 2015, est menée par l'université du Caire et l'institut français HIP, avec notamment l'université de Nagoya, le KEK japonais et le CEA.
? Ce qu’on suppose
- Selon Mostafa Waziri, alors à la tête du Conseil suprême des antiquités, le couloir a peut-être été construit pour soulager le poids sur l'entrée, ou sur un espace encore inconnu.
- Le grand vide pourrait être formé d'une ou de plusieurs structures, horizontales ou inclinées.
∅ Ce qu’on ignore
- La forme précise du grand vide et sa fonction.
- S'il existe un lien entre le couloir de la face nord et le grand vide.
- Ce qu'on trouverait en y accédant : aucune ouverture n'y mène à ce jour.
Pièces du dossier
- Morishima et al., « Discovery of a big void in Khufu’s Pyramid by observation of cosmic-ray muons », Nature (2017), version arXiv arxiv.org
- ScanPyramids — Wikipedia en.wikipedia.org
- Unknown room discovered in the Great Pyramid — Archaeology Wiki (2023) archaeology.wiki
- Great discovery in Giza — VOA Africa (2023) voaafrica.com
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