Champollion et la « Lettre à M. Dacier » : le jour où les hiéroglyphes ont recommencé à parler
Septembre 1822 : Champollion présente à l’Académie le texte fondateur du déchiffrement des hiéroglyphes. Ce qu’il a vraiment trouvé, et ce que la légende ajoute.
Plan de l’enquête 7 parties
Le dossier en bref
- Le 27 septembre 1822, Champollion présente à l'Académie des inscriptions et belles-lettres sa Lettre à M. Dacier, premier exposé d'un système phonétique pour les hiéroglyphes.
- Il s'appuie sur la pierre de Rosette et sur des travaux antérieurs, notamment ceux de Thomas Young, d'Åkerblad et de Silvestre de Sacy.
- La scène célèbre du « Je tiens l'affaire ! » du 14 septembre 1822 relève en partie de la légende familiale, que les historiens abordent avec prudence.
- La Lettre ne rend pas encore les textes lisibles : le système complet arrive en 1824 avec le Précis du système hiéroglyphique.
Pendant près de quatorze siècles, personne n’a su lire les hiéroglyphes. Le dernier texte connu date de la fin du IVᵉ siècle, et la langue de l’Égypte ancienne n’était plus qu’un décor de pierre. Le 27 septembre 1822, dans une salle comble de l’Institut, un homme de 31 ans lit un texte qui change la donne. Ce texte s’appelle la Lettre à M. Dacier.
Un texte adressé au secrétaire de l’Académie
Bon-Joseph Dacier est alors secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. C’est à lui que Jean-François Champollion adresse sa lettre, qui est à la fois un compte rendu de recherche et une prise de date. Elle est lue devant l’Académie le 27 septembre 1822, puis imprimée à la fin du mois d’octobre chez Firmin-Didot : une brochure d’environ 44 pages, accompagnée de quatre planches.
Son sujet précis est plus modeste que sa réputation. Champollion y décrit l’alphabet phonétique que les Égyptiens employaient pour écrire des noms étrangers, ceux de souverains grecs et romains. Ce n’est qu’à la toute fin qu’il avance, avec prudence, que ces signes phonétiques font bel et bien partie de l’écriture hiéroglyphique « pure », celle des textes égyptiens eux-mêmes.
Ce que la pierre de Rosette apportait
Découverte en 1799 pendant l’expédition d’Égypte, la pierre de Rosette porte le même décret en trois écritures : hiéroglyphes, démotique et grec ancien. Le grec était lisible. Il offrait donc un point d’appui pour comparer les trois versions.
Le principe est simple, mais l’exécution ne l’était pas. Dans les textes égyptiens, les noms royaux sont entourés d’un cartouche. Si l’on sait que l’un d’eux est celui de Ptolémée, on peut associer chaque signe à un son, puis tester ces valeurs sur d’autres cartouches. C’est cette méthode, étendue à d’autres noms, qui donne de la solidité au système de Champollion.
Un chantier collectif, et une rivalité
Champollion n’est pas parti de rien. Plusieurs savants avaient déjà défriché le terrain :
- Silvestre de Sacy et le Suédois Johan David Åkerblad avaient progressé sur l’écriture démotique ;
- l’Anglais Thomas Young avait montré que certains signes du cartouche de Ptolémée avaient une valeur phonétique.
Cette dette est à l’origine d’une querelle de priorité durable. Champollion a insisté sur l’originalité de sa méthode, et la question du crédit à accorder à chacun reste discutée. Ce qui est établi, c’est que le passage de l’intuition phonétique à un système cohérent a été l’œuvre de Champollion.
« Je tiens l’affaire ! » : la part de légende
La tradition raconte que, le 14 septembre 1822, Champollion se serait précipité rue Mazarine chez son frère Jacques-Joseph en criant : « Je tiens l’affaire ! », avant de s’effondrer d’épuisement et de rester alité plusieurs jours. La scène est belle. Elle vient surtout de la mémoire familiale et, selon les historiens, elle est à prendre avec précaution.
Des travaux récents vont plus loin et mettent en doute la version selon laquelle il aurait résolu ce matin-là les noms de Ramsès et de Thoutmosis. Ce qu’on peut affirmer sans trop de risque, c’est que septembre 1822 est bien le moment où la démonstration est assez mûre pour être présentée à l’Académie.
Une lettre qui n’ouvre pas encore tous les textes
Il faut résister à l’idée d’un déchiffrement en une nuit. Un article d’égyptologie récent défend même la thèse, minoritaire, qu’aucun texte égyptien complet n’était encore lisible grâce à la seule Lettre de 1822. Sans aller jusque-là, on peut retenir que le système complet n’arrive qu’en 1824, avec le Précis du système hiéroglyphique, qui étend l’analyse au-delà des noms étrangers.
Le déchiffrement est donc un processus de plusieurs années. La Lettre à M. Dacier en est l’acte de naissance public, pas l’aboutissement.
Pourquoi cette histoire fascine encore
Elle réunit tout ce qui rend l’histoire des sciences attachante : un objet trouvé par hasard, un trilinguisme providentiel, des rivaux, une salle d’académie bondée, et une anecdote trop belle pour être tout à fait vraie. Elle rappelle aussi que les grandes découvertes sont rarement l’affaire d’une seule personne ni d’une seule journée.
En résumé
- La Lettre à M. Dacier est lue le 27 septembre 1822 et publiée en octobre ; elle expose l’alphabet phonétique des noms étrangers.
- Champollion s’appuie sur la pierre de Rosette et sur les travaux de ses prédécesseurs.
- L’épisode du 14 septembre relève en partie de la légende.
- Le déchiffrement complet se construit jusqu’au Précis de 1824.
Sources :
Pièces du dossier
- Lettre à M. Dacier — Wikipédia (anglais) en.wikipedia.org
- Champollion Deciphers Egyptian Hieroglyphs — History of Information historyofinformation.com
- Jean-François Champollion’s deciphering of hieroglyphs — BCU Lausanne bcu-lausanne.ch
- Champollion’s Decipherment. Is 1822 the Epochal Year? — Abgad (revue égyptologique) abgad.journals.ekb.eg
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