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Affaires résolues Dossier n° 060

Les lettres chiffrées de Marie Stuart : 57 messages perdus, retrouvés à la BnF et enfin déchiffrés

Classées par erreur parmi des documents italiens, 57 lettres codées de Marie Stuart dormaient à la BnF. Trois amateurs les ont déchiffrées en 2023.

Illustration : Marie Stuart, d’après Nicholas Hilliard (détail recadré) — D’après Nicholas Hilliard (Public domain)
Plan de l’enquête 8 parties
  1. Une reine captive qui écrit en secret
  2. Trois amateurs dans les archives numérisées
  3. La surprise : ce n’est pas de l’italien
  4. Comment on casse un chiffre du XVIᵉ siècle
  5. Ce que disent les lettres
  6. Ce qu’il faut garder en tête
  7. Les archives cachent encore des secrets
  8. En résumé
  9. Pièces du dossier

Le dossier en bref

  • En 2023, trois chercheurs ont publié dans la revue Cryptologia le déchiffrement de 57 lettres codées de Marie Stuart, écrites entre 1578 et 1584.
  • Ces lettres dormaient à la Bibliothèque nationale de France, classées par erreur parmi des documents sur l'Italie de la première moitié du XVIᵉ siècle.
  • Elles sont écrites en français et adressées pour la plupart à Michel de Castelnau, ambassadeur de France en Angleterre, soit plus de 50 000 mots inédits.
  • Le déchiffrement mêle un algorithme informatique et un long travail manuel ; l'analyse historique de leur contenu ne fait que commencer.

Pendant plus de quatre siècles, elles ont attendu dans une boîte qui ne leur correspondait pas. Des feuillets couverts de symboles étranges, rangés à la Bibliothèque nationale de France parmi des documents sur les affaires italiennes. Personne ne savait qui les avait écrits. En février 2023, trois chercheurs ont révélé leur autrice : Marie Stuart, reine d’Écosse, alors prisonnière en Angleterre.

Une reine captive qui écrit en secret

Marie Stuart a été reine d’Écosse, et brièvement reine de France par son mariage avec François II. Chassée d’Écosse, elle se réfugie en Angleterre, où sa cousine Élisabeth Iʳᵉ la garde captive pendant près de vingt ans. Elle est décapitée le 8 février 1587, à 44 ans, accusée d’avoir trempé dans un complot visant à assassiner Élisabeth.

Pendant cette longue captivité, Marie écrit beaucoup. Et comme ses lettres risquent d’être lues par ses geôliers, elle en chiffre une partie. Les historiens connaissaient une partie de sa correspondance. Ils savaient aussi qu’il manquait des pièces, notamment les originaux envoyés à l’ambassadeur de France. Son biographe John Guy a déclaré s’être longtemps demandé s’ils referaient surface un jour.

Trois amateurs dans les archives numérisées

L’équipe qui a fait la découverte n’est pas composée d’historiens. George Lasry est informaticien et cryptographe, membre du projet européen DECRYPT, qui recense et étudie les documents chiffrés anciens. Norbert Biermann est pianiste et professeur de musique. Satoshi Tomokiyo est physicien et spécialiste des brevets.

Leur méthode de départ est simple : parcourir les fonds numérisés de la BnF à la recherche de documents chiffrés. Ils tombent sur une série de lettres cataloguées comme des documents italiens de la première moitié du XVIᵉ siècle. Rien d’extraordinaire a priori.

La surprise : ce n’est pas de l’italien

Le premier indice vient du texte déchiffré lui-même. Une fois les premiers symboles percés, la langue n’est pas l’italien mais le français. Les accords des verbes et des adjectifs sont au féminin : l’auteur est une femme. Elle évoque sa captivité. Puis un nom apparaît : Walsingham.

Sir Francis Walsingham était le secrétaire d’Élisabeth Iʳᵉ et le chef de ses services de renseignement. Une femme, française de langue, captive, qui parle de Walsingham : la piste mène vite à Marie Stuart. Les chercheurs ont ensuite confirmé l’attribution en comparant leurs textes avec des lettres déjà connues.

Une confirmation inattendue est venue des archives anglaises : huit des 57 lettres y existaient déjà, en clair. Walsingham disposait en effet d’un espion à l’ambassade de France à partir du milieu de l’année 1583, et des copies avaient été transmises.

Comment on casse un chiffre du XVIᵉ siècle

Le système utilisé par Marie Stuart est un chiffre à substitution : chaque lettre est remplacée par un symbole. Mais il est plus retors qu’un simple alphabet de remplacement :

  • les lettres les plus fréquentes, comme E ou T, disposent de plusieurs symboles possibles, ce qui brouille l’analyse des fréquences ;
  • certains symboles désignent des mots entiers : des noms de personnes, des lieux, les douze mois de l’année ;
  • d’autres codent des préfixes et des suffixes courants.

Pour en venir à bout, l’équipe a combiné deux approches. D’abord un algorithme d’optimisation, de type hill climbing, qui teste des correspondances entre symboles et lettres et garde celles qui produisent le texte le plus plausible. Selon ZME Science, cette première étape a permis de déchiffrer environ 30 % du texte. Ensuite, un long travail manuel : deviner les mots manquants, identifier les symboles de noms, recouper avec les documents connus.

C’est le même principe qui a guidé, deux siècles et demi plus tard, le déchiffrement des hiéroglyphes : partir d’un point d’appui sûr, puis tester des hypothèses de proche en proche. Nous avons raconté cette autre enquête dans notre article sur Champollion et la Lettre à M. Dacier.

Ce que disent les lettres

Le corpus est considérable : plus de 50 000 mots de sources primaires inédites. La plupart des lettres sont adressées à Michel de Castelnau de Mauvissière, ambassadeur de France en Angleterre et allié catholique de Marie.

Les premiers extraits publiés montrent une reine qui parle de sa santé, de ses alliances et de sa situation. Dans une lettre du 16 avril 1583, elle remercie l’ambassadeur de son soutien constant et exprime l’espoir d’être libérée, espoir qu’elle croit partagé par Élisabeth. Ailleurs, elle se plaint que les négociations menées par la reine d’Angleterre ne sont pas conduites de bonne foi, et dit son aversion pour Walsingham et pour Robert Dudley, le favori d’Élisabeth.

John Guy a qualifié la découverte de « sensation littéraire et historique », et de trouvaille la plus importante sur Marie Stuart depuis un siècle.

Ce qu’il faut garder en tête

Ces lettres ne racontent pas le complot qui a conduit Marie à l’échafaud. Elles s’arrêtent en 1584. Le complot de Babington, déjoué grâce à l’interception de ses messages, date de 1586. Il ne faut donc pas attendre de cette correspondance une révélation sur la fin de la reine.

Autre prudence : à ce jour, les chercheurs n’ont publié que des résumés préliminaires et quelques reproductions complètes. George Lasry l’a souligné lui-même : c’est une analyse approfondie par des historiens qui permettra de mieux comprendre les années de captivité de Marie. Le déchiffrement est terminé, l’interprétation commence à peine.

Enfin, l’analyse des écritures suggère que plusieurs personnes ont participé à la mise en chiffre. Marie n’a donc pas forcément tenu la plume de chaque lettre, ce qui est banal pour une souveraine entourée de secrétaires.

Les archives cachent encore des secrets

Cette histoire dit quelque chose d’important sur les archives. Les grandes découvertes ne viennent pas toujours de fouilles ou de manuscrits inconnus. Parfois, le document est là depuis des siècles, simplement mal classé. La numérisation des fonds et les outils informatiques permettent aujourd’hui de passer au crible des milliers de pages que personne n’avait relues.

Le projet DECRYPT et ses semblables cherchent justement ces documents chiffrés oubliés. Comme pour les signaux que les astronomes tentent d’interpréter, dont nous parlions dans notre article sur la « pierre de Rosette cosmique », la difficulté n’est pas seulement de lire un message, mais d’abord de savoir qu’il y en a un.

En résumé

  • 57 lettres chiffrées de Marie Stuart, écrites entre 1578 et 1584, ont été retrouvées à la BnF, classées par erreur parmi des documents italiens.
  • Elles sont en français, adressées pour la plupart à l’ambassadeur Michel de Castelnau, et totalisent plus de 50 000 mots.
  • Leur déchiffrement, publié en 2023 dans Cryptologia, associe un algorithme et un travail manuel minutieux.
  • Leur étude historique complète reste à faire.

Sources :

Où en est l’enquête ?

✓ Ce qu’on sait

  • 57 lettres chiffrées, en français, ont été identifiées dans les fonds numérisés de la BnF, où elles étaient classées parmi des documents italiens.
  • Elles datent de 1578 à 1584 et sont adressées pour la plupart à Michel de Castelnau de Mauvissière, ambassadeur de France à Londres.
  • Le chiffre utilisé est un système de substitution à symboles, avec des signes alternatifs pour les lettres fréquentes et des symboles pour des noms et des mois.

? Ce qu’on suppose

  • Selon l'analyse des écritures, plusieurs secrétaires auraient participé à la mise en chiffre des lettres.
  • Ces lettres pourraient éclairer les années de captivité de Marie Stuart et ses relations avec la France, mais leur portée exacte reste à établir.

∅ Ce qu’on ignore

  • Comment ces lettres sont arrivées dans les collections françaises, et pourquoi elles ont été mal classées.
  • Si d'autres lettres de la même correspondance attendent encore dans des archives.
  • Ce que l'étude complète du texte par les historiens changera à l'image de la reine.

Pièces du dossier

  1. Lasry, Biermann et Tomokiyo, « Deciphering Mary Stuart’s lost letters from 1578-1584 », Cryptologia (2023) doi.org
  2. Codebreakers have finally deciphered the lost letters of Mary, Queen of Scots — Popular Science popsci.com
  3. Codebreakers have deciphered the lost letters of Mary Queen of Scots — ScienceAlert sciencealert.com
  4. Codebreakers find and decipher the long lost letters of Mary Queen of Scots — ZME Science zmescience.com

Classé sous histoirecryptographiemarie-stuartarchivesbnf

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