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Affaires résolues Dossier n° 064

Le parchemin de Chinon : le document oublié qui montre que le pape avait absous les chefs templiers

En 2001, une paléographe retrouve aux archives du Vatican le procès-verbal d’août 1308 : Clément V avait pardonné aux dignitaires du Temple. Ce que le document prouve, et ce qu’il ne prouve pas.

Illustration : Vue aérienne du château de Chinon depuis le sud — Carsten Steger (CC BY-SA 4.0)
Plan de l’enquête 7 parties
  1. Un document caché par une notice trop vague
  2. Cinq dignitaires face à trois cardinaux
  3. L’absolution
  4. Pourquoi cela change le regard sur Clément V
  5. Ce que le parchemin ne dit pas
  6. Une édition à 799 exemplaires
  7. En résumé
  8. Pièces du dossier

Le dossier en bref

  • En septembre 2001, la paléographe Barbara Frale identifie aux archives du Vatican un parchemin daté du 17 au 20 août 1308, signalé de façon trop vague dans un catalogue de 1628.
  • Il rapporte l'interrogatoire, au château de Chinon, du grand maître Jacques de Molay et de quatre autres dignitaires du Temple par trois cardinaux envoyés par Clément V.
  • Les cardinaux leur accordent l'absolution et les réintègrent dans la communion de l'Église, après qu'ils ont demandé pardon.
  • Le pape a pourtant supprimé l'ordre en 1312, et Molay est mort sur le bûcher en 1314. Le parchemin éclaire les intentions du pape, il ne réhabilite pas l'ordre.

En octobre 1307, sur ordre du roi de France Philippe IV le Bel, les templiers du royaume sont arrêtés. Hérésie, idolâtrie, rites obscènes : les accusations sont terribles, et les aveux, souvent obtenus sous la torture, s’accumulent. Sept ans plus tard, le grand maître Jacques de Molay meurt sur le bûcher. Pendant des siècles, on a vu dans le pape Clément V un complice docile du roi. Un parchemin oublié aux archives du Vatican est venu nuancer ce portrait.

Un document caché par une notice trop vague

En septembre 2001, Barbara Frale, paléographe italienne qui travaille aux Archives secrètes du Vatican (aujourd’hui Archives apostoliques), s’intéresse à une entrée du catalogue rédigé en 1628. La notice mentionne un voyage de trois cardinaux, dont Bérenger Frédol, chargés d’interroger quelqu’un. Rien de plus.

Selon elle, si le document a été négligé, c’est parce que cette notice était « trop sommaire, trop vague ». Le parchemin, large d’environ un mètre, avait apparemment été consulté pour la dernière fois au début du XXᵉ siècle, sans que son importance soit reconnue. En le lisant, Frale comprend qu’il s’agit d’une enquête « de très grande importance » pour le pape.

Le scénario rappelle celui des lettres chiffrées de Marie Stuart, mal classées à la BnF : le document n’était pas perdu, il était simplement mal décrit.

Cinq dignitaires face à trois cardinaux

Le parchemin est un procès-verbal en latin, daté du 17 au 20 août 1308. Il est rédigé au château de Chinon, en Touraine, où le roi détient les principaux chefs de l’ordre. Clément V y a envoyé trois cardinaux : Bérenger Frédol, Étienne de Suisy et Landolfo Brancacci.

Ils entendent cinq dignitaires, l’un après l’autre :

  • Raimbaud de Caron, Geoffroy de Charney et Geoffroy de Gonneville, le 17 août ;
  • Hugues de Pairaud, le visiteur de l’ordre, le 19 août ;
  • Jacques de Molay, le grand maître, en dernier, le 20 août.

Les accusations sont celles du procès : renier Dieu, cracher sur la croix, baisers illicites lors de la cérémonie d’entrée, sodomie, adoration d’une idole. D’après le document, tous nient la sodomie. Les baisers sont reconnus, mais présentés comme une marque de respect lors de l’admission dans l’ordre.

L’absolution

Le cœur du document est sa conclusion. Après que les dignitaires ont reconnu leurs fautes et demandé pardon, les cardinaux leur accordent l’absolution de l’excommunication et les réintègrent dans l’unité de l’Église, avec accès aux sacrements. Jacques de Molay reçoit le même pardon que les autres.

Selon le récit de l’Associated Press, le pape absout alors les chefs templiers de l’hérésie, tout en les jugeant coupables de fautes morales, et envisage de réformer l’ordre plutôt que de le détruire.

Pourquoi cela change le regard sur Clément V

Pour Barbara Frale, ce parchemin prouve que l’intention première du pape était de réhabiliter les chefs du Temple, et peut-être de sauver l’ordre. Clément V n’aurait donc pas été, dès le départ, l’instrument du roi.

La suite montre pourtant les limites de son pouvoir. Sous la pression de Philippe le Bel, le pape revient sur cette position. En 1312, il supprime l’ordre du Temple, « pour le bien de l’Église », selon ses propres mots. En 1314, Jacques de Molay et ses compagnons sont brûlés. Les historiens rappellent par ailleurs que le roi devait de l’argent aux templiers et convoitait leurs richesses, un mobile souvent avancé pour expliquer son acharnement.

Ce que le parchemin ne dit pas

Il faut se garder de deux contresens.

D’abord, ce n’est pas un acquittement de l’ordre. Le document absout des hommes qui ont avoué et demandé pardon. Il ne déclare pas fausses les accusations, et il ne dit rien du sort des autres templiers, jugés ailleurs.

Ensuite, les aveux eux-mêmes doivent être lus avec prudence. L’historienne Anne Gilmour-Bryson souligne que la torture subie après les arrestations a probablement influencé les témoignages. Quant au reniement de la croix lors de l’entrée dans l’ordre, l’auteur Gordon Napier a suggéré qu’il pouvait s’agir d’une forme de préparation à une éventuelle capture par les musulmans. Ce n’est qu’une hypothèse : on ignore ce que recouvraient vraiment ces rites.

Une édition à 799 exemplaires

En octobre 2007, le Vatican publie le parchemin dans une édition hors normes, Processus contra Templarios, réalisée par la maison Scrinium, spécialisée dans la reproduction des documents des archives vaticanes. Selon la bibliothèque du Congrès américain, qui en possède un exemplaire, le tirage est de 800 exemplaires : 799 numérotés et destinés à la vente, plus un exemplaire réservé au pape Benoît XVI. Un volume de traductions a suivi en 2009.

L’annonce a fait grand bruit. Mais le document n’apporte pas de secret spectaculaire sur un trésor ou un complot : il apporte mieux, une pièce d’archive qui permet de juger un pape sur ses actes et non sur sa réputation.

C’est d’ailleurs le même travail qui permet, ailleurs, de séparer l’histoire de la légende, comme pour l’Homme au masque de fer, dont les archives ont fait tomber le masque de métal mais pas encore le nom.

En résumé

  • Le parchemin de Chinon, daté du 17 au 20 août 1308, a été identifié en 2001 aux archives du Vatican par Barbara Frale.
  • Il montre que trois cardinaux envoyés par Clément V ont absous Jacques de Molay et quatre autres dignitaires du Temple.
  • Le pape a malgré tout supprimé l’ordre en 1312, sous la pression de Philippe le Bel.
  • Le document éclaire les intentions du pape. Il n’innocente pas l’ordre et ne dit pas ce que valaient des aveux obtenus après la torture.

Sources :

Où en est l’enquête ?

✓ Ce qu’on sait

  • Le parchemin, daté du 17 au 20 août 1308, est le procès-verbal de l'interrogatoire des chefs templiers détenus à Chinon par les cardinaux Bérenger Frédol, Étienne de Suisy et Landolfo Brancacci.
  • Les cardinaux y absolvent les dignitaires de l'excommunication et les réintègrent dans l'unité de l'Église.
  • Le document a été identifié en 2001 par Barbara Frale, puis reproduit en 2007 dans l'édition « Processus contra Templarios », tirée à 799 exemplaires numérotés.

? Ce qu’on suppose

  • Selon Barbara Frale, le document montre que Clément V voulait d'abord réhabiliter les chefs du Temple, et peut-être sauver l'ordre.
  • Les aveux recueillis restent fragiles : plusieurs historiens rappellent que la torture, pratiquée après les arrestations de 1307, a pu peser sur les témoignages.

∅ Ce qu’on ignore

  • Jusqu'où le pape était prêt à aller pour sauver l'ordre face à la pression de Philippe le Bel.
  • Ce que recouvraient réellement certains rites d'entrée reprochés aux templiers, comme le reniement de la croix.

Pièces du dossier

  1. Long-lost text lifts cloud from Knights Templar — Associated Press, via NBC News (2007) nbcnews.com
  2. Chinon Parchment — Wikipedia en.wikipedia.org
  3. Templar Secrets at the Law Library of Congress — In Custodia Legis, Library of Congress (2011) blogs.loc.gov

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