Le signal « Wow! » : 72 secondes venues du Sagittaire, et une piste naturelle près de cinquante ans plus tard
En août 1977, un radiotélescope de l’Ohio capte un signal radio que personne ne retrouvera jamais. Ce que l’on sait, ce que l’on suppose et ce que les archives révèlent encore.
Plan de l’enquête 8 parties
Le dossier en bref
- Le 15 août 1977, le radiotélescope Big Ear de l'université d'État de l'Ohio enregistre un signal étroit, très intense, proche de la raie de l'hydrogène à 1420 MHz.
- L'astronome bénévole Jerry Ehman l'entoure sur le listing et écrit « Wow! » dans la marge. Le signal ne sera jamais réobservé, malgré plus de cent tentatives.
- En 2024 et 2025, une équipe dirigée par Abel Méndez a proposé une explication naturelle : un nuage d'hydrogène froid brusquement illuminé par un événement astrophysique.
- Leur réanalyse des archives révise le signal : plus de 250 jansky et une fréquence de 1420,726 MHz. Les auteurs eux-mêmes estiment que l'énigme n'est pas totalement résolue.
Peu après le 15 août 1977, un astronome bénévole parcourt à la main des listings d’ordinateur couverts de chiffres. Au milieu des colonnes, une courte suite de caractères attire son œil : 6EQUJ5. Il l’entoure et écrit dans la marge un seul mot : « Wow! ». Près de cinquante ans plus tard, ce signal radio reste l’un des plus célèbres de l’histoire de la recherche d’intelligence extraterrestre. Et l’un des moins compris.
Une grande oreille tournée vers le ciel
Le radiotélescope Big Ear appartenait à l’université d’État de l’Ohio. Il ne bougeait pas : c’est la rotation de la Terre qui faisait défiler le ciel devant lui. Dans les années 1970, il servait à un programme SETI, la recherche de signaux artificiels venus de l’espace.
Les chercheurs écoutaient autour de 1420 MHz, la fréquence à laquelle rayonne naturellement l’hydrogène, l’élément le plus abondant de l’Univers. L’idée était qu’une civilisation voulant être entendue choisirait une fréquence que tous les astronomes connaissent.
L’astronome qui repère le signal s’appelle Jerry Ehman. Il racontera plus tard avoir écrit « Wow! » sans même y penser, tant le signal était fort.
Que veut dire « 6EQUJ5 » ?
Ce n’est pas un message codé. Chaque caractère mesure l’intensité du signal dans un canal donné, échantillonnée toutes les douze secondes environ. Selon l’explication publiée par Jerry Ehman, l’échelle est simple : un espace vaut 0, les chiffres de 1 à 9 valent eux-mêmes, et les lettres prennent le relais, de A pour 10 jusqu’à Z pour 35.
La séquence 6EQUJ5 se lit donc à peu près ainsi : 6, 14, 26, 30, 19, 5 fois le niveau du bruit de fond. Le « U », au sommet, correspond à un signal environ 30 fois plus fort que le bruit. Six mesures espacées d’environ douze secondes donnent la durée célèbre : environ 72 secondes.
Cette courbe qui monte puis redescend est exactement ce qu’on attend d’une source fixe dans le ciel qui traverse le champ de vision de l’antenne pendant que la Terre tourne. C’est l’un des arguments qui ont rendu ce signal si intrigant.
Un signal qui n’aurait dû apparaître qu’en double
Big Ear avait une particularité : deux cornets de réception, côte à côte. Une source réelle dans le ciel aurait dû passer devant l’un, puis devant l’autre quelques minutes plus tard. Le signal Wow! n’est apparu que dans un seul. Et le système de l’époque n’indiquait pas lequel. Résultat : deux positions possibles dans le ciel, toutes deux dans la constellation du Sagittaire.
Ce détail compte. Soit la source s’est éteinte en quelques minutes, soit elle n’était pas là où on la croyait. Les chercheurs ont pointé le télescope sur cette zone pendant le mois suivant, puis régulièrement pendant des années. D’après le site de l’observatoire, plus d’une centaine d’observations ont été faites à cette déclinaison et alentour. Le signal n’est jamais revenu.
Les explications écartées
Dans un long bilan publié pour les trente ans du signal, Jerry Ehman passe en revue les causes possibles :
- Une planète ou un astéroïde : aucun n’était à la bonne position, et leur émission ne ressemble pas à celle-ci.
- Un satellite, un avion, une sonde : la bande autour de 1420 MHz est protégée, aucune émission n’y est autorisée, et aucun engin connu ne se trouvait dans le champ.
- Un émetteur au sol : il n’aurait pas produit cette montée et cette descente régulières.
- Un reflet sur un débris spatial : jugé peu probable.
Sa conclusion est prudente : les explications terrestres semblent exclues ou improbables, mais les données sont trop maigres pour trancher. Ehman lui-même s’est dit, avec le temps, de moins en moins convaincu par une origine extraterrestre.
La piste des comètes, et ses critiques
En 2017, l’astronome Antonio Paris et son coauteur Evan Davies ont proposé une autre idée : deux comètes, 266P/Christensen et P/2008 Y2 (Gibbs), passaient dans cette région du ciel à l’époque. Leurs nuages d’hydrogène auraient pu émettre le signal. L’argument reposait sur une coïncidence de position et de fréquence. Elle a été vivement contestée. Selon les astronomes interrogés par Space.com, aucune émission à 1420 MHz n’avait jamais été détectée sur une comète, le signal proposé n’était ni assez brillant ni assez rapide, et surtout une comète ne disparaît pas en une minute : elle aurait dû apparaître dans le second cornet de Big Ear.
2024-2025 : retour aux archives
L’avancée la plus sérieuse est récente. Une équipe menée par Abel Méndez, du laboratoire d’habitabilité planétaire de l’université de Porto Rico à Arecibo, a publié deux études, sous forme de prépublications.
La première, en 2024, part d’observations d’archives du radiotélescope d’Arecibo, réalisées en 2020. Les chercheurs y ont trouvé des signaux étroits, proches de la raie de l’hydrogène, qui ressemblent au Wow!, en beaucoup plus faibles : environ cent fois moins intenses. Ils les attribuent à de petits nuages d’hydrogène froid. Leur hypothèse : en 1977, un nuage de ce type aurait brièvement brillé beaucoup plus fort, à la manière d’un maser, l’équivalent d’un laser pour les ondes radio, sous l’effet d’un événement violent comme l’éruption d’un magnétar, une étoile à neutrons à champ magnétique extrême.
La seconde étude, en 2025, est un travail d’archéologie scientifique. L’équipe a récupéré des cartes perforées, des registres et des listings inédits de l’observatoire de l’Ohio, et a même fait tourner le programme FORTRAN de 1977 sur un émulateur de l’ordinateur IBM d’origine. Le signal en sort révisé :
- une densité de flux supérieure à 250 jansky, environ quatre fois plus que l’estimation basse retenue jusque-là ;
- une fréquence de 1420,726 MHz, un peu plus élevée que la valeur publiée auparavant, ce qui suggère une source en mouvement plus rapide par rapport à nous ;
- une position réduite à deux champs voisins du Sagittaire.
Les auteurs concluent qu’une origine astrophysique est la plus probable, plutôt qu’une interférence.
Pourquoi l’énigme n’est pas close
Ce travail donne une piste naturelle crédible, mais il ne prouve rien encore. Deux points restent ouverts. D’abord, un maser d’hydrogène n’a jamais été observé dans l’espace : l’hypothèse suppose un phénomène que personne n’a vu. Ensuite, la source qui aurait déclenché l’éclat du nuage n’a pas été identifiée.
L’équipe le reconnaît : le mystère n’est pas entièrement résolu. Mais la démarche a changé. Plutôt que de spéculer sur un message, les chercheurs proposent maintenant des cibles précises à observer. Si un événement semblable se reproduit et qu’un télescope le capte, on saura enfin si la nature sait fabriquer un « Wow! ».
C’est une leçon qui vaut au-delà de ce signal : avant de chercher le sens d’un message venu de l’espace, il faut savoir s’il s’agit d’un message. Une question que nous avions abordée dans notre article sur la « pierre de Rosette cosmique », et qui rejoint celle, plus vertigineuse, posée par une civilisation qui n’inventerait pas notre physique.
En résumé
- Le 15 août 1977, Big Ear capte un signal radio étroit et intense près de la raie de l’hydrogène, pendant environ 72 secondes.
- 6EQUJ5 décrit l’intensité du signal, pas un message.
- Le signal n’a jamais été réobservé, et les explications terrestres ont été jugées improbables.
- En 2024-2025, une réanalyse des archives propose une origine naturelle : un nuage d’hydrogène illuminé par un événement violent. L’hypothèse reste à confirmer.
Sources :
Où en est l’enquête ?
✓ Ce qu’on sait
- Le 15 août 1977, vers 23 h 16 (heure de l'Ohio), Big Ear enregistre dans un seul canal de 10 kHz un signal qui monte jusqu'à environ 30 fois le niveau du bruit de fond, puis redescend, sur environ 72 secondes.
- Le signal est apparu dans un seul des deux cornets de l'antenne, et n'a jamais été retrouvé lors des observations suivantes de cette région du ciel.
- Une réanalyse publiée en 2025 situe sa fréquence à 1420,726 MHz et sa densité de flux au-delà de 250 jansky, et réduit sa position probable à deux champs voisins du Sagittaire.
? Ce qu’on suppose
- Selon l'équipe d'Abel Méndez, un nuage d'hydrogène froid aurait pu briller brièvement comme un maser, déclenché par une source transitoire, par exemple l'éruption d'un magnétar.
- En 2017, une autre hypothèse a attribué le signal à des comètes passant dans cette zone du ciel ; elle a été largement contestée.
∅ Ce qu’on ignore
- Quelle source aurait déclenché l'éclat du nuage : aucune n'a été identifiée.
- Si un maser d'hydrogène existe réellement dans l'espace : le phénomène n'y a jamais été observé.
- Lequel des deux champs possibles est le bon, faute d'avoir su quel cornet a capté le signal.
Pièces du dossier
- Méndez et al., « Arecibo Wow! II: Revised Properties of the Wow! Signal from Archival Ohio SETI Data » (arXiv, 2025) arxiv.org
- Méndez, Ortiz Ceballos et Zuluaga, « Arecibo Wow! I: An Astrophysical Explanation for the Wow! Signal » (arXiv, 2024) arxiv.org
- Jerry Ehman, « The Big Ear Wow! Signal — What We Know and Don’t Know About It After 30 Years » bigear.org
- Paris et Davies, « Hydrogen Clouds from Comets 266P/Christensen and P/2008 Y2 (Gibbs) are Candidates for the Source of the 1977 WOW! Signal » arxiv.org
- Comet Likely Didn’t Cause Bizarre ’Wow!’ Signal — Space.com space.com
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