Le cheval enseveli de Tell Al-Abqain : quand l'Égypte antique honorait ses montures de guerre

Illustration: Egyptian Chariot — Ramsès II sur son char de guerre (d'après un bas-relief égyptien) — Joseph Bonomi (Public domain) · fichier original

En résumé

  • Un cheval de char vieux de 3 000 ans a été retrouvé enterré dans un fort du Delta du Nil, à Tell Al-Abqain.
  • Le squelette est presque complet : un cas rarissime pour l'Égypte pharaonique, où les restes de chevaux sont très rares.
  • Les archéologues évitent le terme de « cheval de guerre », faute de définition antique, mais il servait bien un char.

Un squelette de cheval vieux de 3 000 ans sous le sable du Delta

C’est une découverte qui tient en quelques os, mais qui raconte une guerre oubliée. Dans le nord de l’Égypte, sur le site de Tell Al-Abqain (aussi orthographié Al-Abqaa’), une équipe du ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités a mis au jour la sépulture d’un cheval vieille d’environ 3 000 ans. L’animal n’a pas été jeté dans une fosse commune : il a été enterré avec soin, dans l’enceinte même d’un fort militaire qui gardait la frontière occidentale du pays.

Pour un profane, un cheval enterré ressemble à un détail. Pour un égyptologue, c’est une anomalie précieuse. Car si les chevaux ont bouleversé la guerre égyptienne à l’époque du Nouvel Empire, leurs ossements sont d’une rareté déconcertante. Cette trouvaille, annoncée par le ministère et relayée par plusieurs médias scientifiques, éclaire donc d’un jour inhabituel la vie — et la mort — des montures qui tiraient les chars des pharaons.

Ce que la mission égyptienne a exhumé à Tell Al-Abqain

Le site se trouve dans la province moderne de Beheira, dans le Delta occidental du Nil, non loin de l’antique route militaire de l’Ouest. Le fort avait été repéré dès 2024, rappelle Smithsonian Magazine : les fouilles y ont révélé un véritable village de garnison, avec maisons en briques crues, puits, silos à grain, routes et fours à poterie. On y a aussi retrouvé des amulettes, des métiers à tisser, des bijoux et des céramiques décorées en forme de poissons, de fleurs de lotus, d’écailles de crocodile et de babouins. Certains entrepôts contenaient encore des traces de grain non décortiqué.

C’est dans ce contexte que le cheval a été découvert. D’après la déclaration du ministère, il s’agit d’un jeune mâle de taille moyenne, probablement employé pour tirer un char ou pour d’autres tâches militaires. À proximité du squelette, les archéologues ont exhumé des pièces de harnachement en albâtre et en calcaire, qui appartenaient au équipement d’un char. La combinaison — un corps complet et son attirail — suggère un enterrement cérémoniel, autrement dit un geste volontaire d’hommage plutôt qu’un simple rejet.

Le fort a aussi livré des stèles très parlantes. L’une représente un prisonnier libyen ligoté, le corps plié dans une posture de soumission ; ses vêtements indiquent son appartenance à la tribu des Meshwesh, un groupe avec lequel l’Égypte fut souvent en conflit. Une autre stèle porte le nom du pharaon Ramsès II (règne d’environ 1279 à 1213 av. J.-C.). Une troisième mentionne Mernephtah (règne d’environ 1213 à 1203 av. J.-C.) et compare sa force à celle de Seth, le dieu égyptien du désert et des tempêtes. Ce faisceau d’indices ancre le site dans le Nouvel Empire, entre environ 1550 et 1070 av. J.-C.

Pourquoi quelques os de cheval valent une campagne de fouilles

Voilà le paradoxe le plus intéressant de l’affaire. Dans l’imaginaire collectif, l’Égypte pharaonique est peuplée de chevaux : chars de guerre fonçant sur les bas-reliefs, pharaons tirant à l’arc au galop. Dans les faits, les restes de chevaux de l’Égypte pharaonique sont extrêmement rares, et les squelettes complets le sont encore plus.

« C’est une trouvaille étonnante, tout simplement parce que nous avons très peu de restes de chevaux de l’Égypte pharaonique », a confié à Live Science Lonneke Delpeut, chercheuse à l’Université de Vienne spécialiste des chevaux égyptiens. On connaît certes des écuries en ruine, notamment à Pi-Ramsès, l’ancienne capitale, mais les ossements eux-mêmes font défaut. Ce cheval « contribuera donc sûrement à ce que nous savons de l’usage des chevaux dans les forts militaires, très nombreux dans la région », ajoute-t-elle.

Carolyn Willekes, historienne des chevaux anciens à l’Université Mount Royal, à Calgary, abonde dans ce sens : un squelette bien conservé peut renseigner sur la vie d’un individu précis — âge, santé, travail. Et le caractère intentionnel de la sépulture « donne des indices très tentants sur la relation entre l’humain et le cheval dans l’Égypte antique et sur l’importance culturelle du cheval ». Autrement dit, quelques os deviennent une archive biographique.

« Cheval de guerre » : un mot moderne pour une réalité antique floue

Beaucoup de titres de presse ont parlé d’un « cheval de guerre ». Les spécialistes, eux, se montrent prudents. Delpeut met en garde contre cette étiquette : « Principalement parce que nous n’avons pas de définition de ce qu’était un cheval de guerre dans l’Égypte antique. » Ce que l’on peut affirmer, en revanche, c’est qu’il s’agissait « certainement d’un cheval de char », un animal coûteux dont le rituel funéraire traduit la valeur.

Le contexte aide à comprendre. Selon le British Museum, les Hyksos sont crédités de l’introduction du cheval domestique en Égypte — et donc en Afrique — vers 1600 av. J.-C. Dans la société égyptienne, souligne UCL Digital Egypt, les chevaux étaient réservés aux élites royales et militaires. Fait souvent oublié : on ne les montait pas couramment ; on les attelait par paires pour tracter les chars, en particulier pendant le Nouvel Empire.

Les pharaons ne s’y trompaient pas. Les recherches de l’Université de Würzburg citées par Smithsonian rappellent que Thoutmosis III partait au combat à Megiddo « sur un char d’or fin, paré de son armure étincelante comme Horus au bras puissant » ; que son fils Amenhotep II domptait des chevaux « qui ne se fatiguaient pas » ; et que Thoutmosis IV fut enterré avec son char de guerre. L’animal de Tell Al-Abqain s’inscrit dans cette longue histoire où le cheval n’est pas un simple outil, mais un marqueur de prestige. Cette interprétation n’est pas sans rappeler d’autres objets funéraires égyptiens qui mêlent croyance et technique, comme les rites d’embaumement et leur chimie complexe.

Il faut donc ne pas surinterpréter : rien ne prouve que ce cheval précis soit mort au combat. Il a peut-être succombé à une maladie, à un accident ou à la vieillesse, avant d’être honoré par la garnison. La prudence scientifique consiste à décrire ce que l’on voit — un cheval de char, un harnachement, un geste funéraire — plutôt que de romancer son dernier galop.

Le Delta n’a pas fini de livrer ses garnisons

Pour les archéologues, Tell Al-Abqain n’est pas une relique isolée mais un poste militaire stratégique, sur une route qui protégeait le nord-ouest de l’Égypte contre les incursions des tribus libyennes et des « peuples de la mer ». Mohamed Ismail Khaled, secrétaire général du Conseil suprême des Antiquités, le décrivait déjà comme un site majeur de la route militaire de l’Ouest. Le cheval enterré ne fait qu’ajouter une pièce à ce tableau : celui d’une frontière vivante, peuplée de soldats, d’artisans, de familles et d’animaux.

Les fouilles se poursuivent, et l’essentiel repose sans doute encore sous le sable. Ce cas rappelle d’ailleurs comment l’archéologie égyptienne avance par surprises, comme à Kom El Shoqafa, où trois mondes religieux se sont recomposés dans un même tombeau. À chaque saison, un mur, une stèle ou un squelette vient corriger le récit officiel.

En attendant, l’image à retenir n’est ni celle d’un héros ni celle d’un trophée, mais celle d’un hommage discret : une garnison qui prend le temps d’enterrer sa bête de trait. Trois mille ans plus tard, ce geste minuscule nous parle encore du lien entre les humains et les animaux qu’ils ont dressés pour la guerre.

Sources: https://www.livescience.com/archaeology/ancient-egyptians/3-000-year-old-burial-of-ancient-egyptian-horse-found-and-a-nearby-stone-carving-depicts-a-captured-prisoner, https://www.smithsonianmag.com/smart-news/a-3000-year-old-warhorse-burial-and-a-ramses-ii-tablet-among-other-relics-have-been-discovered-in-an-ancient-egyptian-fortress-180989564/, https://www.ucl.ac.uk/museums-static/digitalegypt/foodproduction/horse.html, https://africanrockart.britishmuseum.org/thematic/the-domesticated-horse/

Sources